Note: Cet article s’intéresse aux Inuits qui vivaient selon le mode de vie traditionnel, avant la première partie du XXe siècle

Les Inuits sont un groupe de peuples autochtones qui partagent des similitudes culturelles et une origine ethnique commune. Ils vivent dans les régions arctiques de l’Amérique du Nord et peuvent être divisés en cinq groupes : les Groenlandais, les tribus du centre de Smith Sound, de la Terre de Baffin, de la rive ouest de la baie d’Hudson, de la région de Back River et de Boothia, les Labradoriens, les tribus Mackenzie du centre de la côte nord de l’Amérique et les tribus d’Alaska.

L’échange d’épouses, pratique courante parmi les hommes inuits sans lien de parenté, constitue en réalité un dispositif social visant à renforcer les liens d’entraide et la solidarité au sein de la communauté. 

Il est important de noter que cette pratique est limitée à certains groupes inuits et qu’elle concerne exclusivement des personnes sans lien de parenté reconnu, son objectif principal étant de favoriser l’élargissement des relations sociales intergroupes.

Carte des territoires Inuit vers 1900
Hommes Inuit

En apparence, cette liberté sexuelle peut sembler légère et superficielle, alors, qu’en réalité, elle obéit à une logique précise et maîtrisée. Ce procédé répond simultanément à divers enjeux comme par exemple le traitement de l’infertilité, ainsi qu’à des problématiques économiques et sociales.

Il favorise l’acquisition de savoir-faire et de techniques spécifiques.

Par exemple, lorsqu’un pêcheur a pour épouse une femme inexpérimentée dans la préparation du poisson, et qu’un chasseur se trouve dans la situation inverse pour le traitement des peaux, un échange s’effectue : chacune rejoint l’homme dont l’activité correspond à ses compétences pour la durée de la saison.

Il s’agit d’un dispositif qui peut également contribuer à la résolution des conflits conjugaux et au renforcement du statut des individus influents.

Exemples de résolution de conflits potentiels :

– Lorsqu’une femme commet l’adultère, le mari peut, par esprit de revanche, séduire l’épouse de l’amant. Par la suite, le mari trompé rend publiquement connu qu’il était informé de la liaison et que l’affaire est désormais close, offrant ainsi à l’amant une issue honorable pour éviter toute confrontation.

– Pour désamorcer une vendetta, un duel ou toute autre spirale de violence, un arrangement sexuel entre un homme et une femme des camps ennemis peut sceller la paix. Cette alliance favorise une coopération mutuelle, prévenant tout déchaînement de violence.

L’ensemble de ces relations nouvellement établies entre les clans participe à la pérennisation de la paix et de l’harmonie. En effet, ces relations sexuelles créent des liens entre les personnes concernées et leurs proches, et engendrent de nombreuses obligations et responsabilités réciproques.

Quant à l’attitude de l’épouse, elle semble d’abord refuser tout contact avec l’autre homme, sans que l’on sache précisément si cette hésitation est le fruit d’un choix personnel ou d’une exigence coutumière.

L’échange d’épouses peut avoir lieu dans un cadre privé, au sein de l’habitation ou publique, dans l’igloo commun cérémoniel, à l’occasion des fêtes du solstice d’hiver.

L’échange publique, dans l’igloo commun cérémoniel

A la fin de l’automne, généralement au solstice d’hiver, à l’intérieur du grand igloo cérémoniel ils organisent de nombreux festivals. C’est un lieu de rencontre des vivants entre eux ainsi qu’avec le monde surnaturel des esprits et celui des morts.

Lors de ces fêtes, pendant les jeux et les épreuves de force, on retrouve des membres du groupe et des visiteurs issus d’autres communautés. Le nombre de participants comprend au minimum une vingtaine d’adultes pour un campement accueillant entre 30 et 60 personnes. Il est important de préciser que les femmes ayant leurs menstruations, celles qui viennent d’accoucher, ainsi que celles qui n’ont pas terminé de coudre leurs vêtements, ne sont pas autorisées à participer à ces soirées. De même, les personnes malades ou endeuillées, les enfants et les personnes âgées, restent chez eux dans leurs igloos.

Ces festivités incluent à un moment donné une épreuve par choix (de partenaire), une épreuve par le rire et/ou une épreuve par le feu.

Igloo commun: Jeux et épreuves de force

L’épreuve par choix 

Les chamans jouent le rôle de médiateurs entre les hommes et les femmes. Incarnant des danseurs, déguisés et masqués de peaux, souvent drôles et provocateurs, ils utilisent gestes obscènes, moqueries et inversion des rôles hommes/femmes afin d’apaiser les tensions au sein de la communauté. Pendant que les femmes attendent à l’intérieur, les hommes dehors s’apprêtent à faire leur choix. Selon une hiérarchie établie, probablement la force physique, les qualités de chasseur, l’ascendance, …  les hommes s’avancent un par un vers les chamans et leur murmurent le nom de la femme avec laquelle ils désirent partager la nuit à venir.

Une fois revenus dans l’igloo, ils vont tour à tour vers les femmes désignées à l’extérieur et effleurent la plante de leurs pieds avec un bâton ou un grand couteau. Une grande effervescence s’empare alors du groupe, et chaque fois, la femme choisie sort, puis revient accompagnée de l’homme qui l’a sollicitée.

Masque de femme porté par un des deux chamans lors du festival

Le couple doit faire lentement deux fois le tour du lampadaire, le visage impassible, pendant que les femmes chantent, rient et plaisantent. Toute manifestation d’amusement est proscrite, au risque de compromettre la durée de leur vie.

Le jeu se prolonge jusqu’à ce que tous soient en couple, après quoi la fête se dissout et chaque homme ramène chez lui la femme qu’il a choisie. Le choix prend la forme d’une épreuve, d’une part pour les femmes, qui n’ont pratiquement pas la possibilité d’exprimer leur volonté, sinon par l’acceptation, et d’autre part pour les hommes qui doivent faire un choix correct selon la hiérarchie et les règles sociales.

L’épreuve par le rire 

Cette épreuve est plus légère et ludique. Elle implique des acteurs masqués et grotesques qui tentent par tous les moyens de faire rire l’audience. Les participants doivent rester sérieux face à des situations drôles ou provocantes (gestes obscènes, moqueries, inversions de rôles, chants et rires des femmes…).

Ceux qui parviennent à rester sérieux y voient la promesse d’une longue existence, tandis que ceux qui rient s’exposent à une mort précoce. Les danseurs masqués poursuivent ceux qui rient et les frappent avec le fouet et le couteau à neige. Puis, s’ils surprennent deux hommes riant côte à côte, ils les obligent à échanger leurs épouses pour la nuit.

L’épreuve par le feu

Cet échange d’épouses se déroule pendant une fête culturelle, lorsque les lampes sont éteintes, et ne dure qu’une seule nuit. Pour cette épreuve, les enfants font le tour des igloos en soufflant les lampes, qui sont ensuite rallumées pour célébrer le soleil nouveau et renaissant.

L’échange privé, au sein de l’habitation

Le chaman joue un rôle considérable dans les échanges privés de conjoints. Dans la majorité des cas, il s’agit d’un accord entre deux hommes, destiné à favoriser la procréation ou fondé sur une attirance réciproque envers leurs épouses, et qui perdure dans le temps. Chez les Inuits du Cuivre les épouses sont échangées, mais rarement plus d’une nuit à la fois, et seulement lorsque les deux familles se retrouvent après une longue séparation.

Autour du détroit de Béring, il n’est pas rare que deux hommes de groupes différents scellent un accord de fraternité. Quand l’un d’entre eux séjourne dans le village de l’autre, il est accueilli comme un invité privilégié et partage le lit de son hôte et de son épouse. Même si la paternité des enfants est incertaine, ceux-ci se reconnaissent à l’aide d’un terme spécifique, tout comme les deux hommes désignent leur lien par un nom particulier.

Les enfants nés d’un échange de conjoints sont des demi-frères et sœurs et doivent se protéger mutuellement des ennemis. C’est de cette manière que se constituent des liens de parenté entre des villages géographiquement éloignés.

Jeux de l'échange d'épouses

Les parents ont l’obligation d’informer leurs enfants de l’identité de leurs demi-frères et sœurs, dans la mesure où l’oubli de cette information peut entraîner des violences intrafamiliales ou des relations incestueuses. De ce fait, les transgressions sexuelles ne peuvent rester cachées.

Dans certains groupes, lorsqu’une catastrophe semble imminente, un échange collectif d’épouses peut avoir lieu au sein du village, dans l’idée que ce changement d’identité symbolique permettrait de déjouer les forces du mal.

Igloo commun: Jeux et épreuves de force

En observant l’image intitulée « Jeux et épreuves de force » lors d’un festival, on distingue au centre de l’igloo deux hommes engagés dans un combat de boxe, tandis qu’en arrière-plan, deux femmes s’affrontent dans des épreuves d’endurance. Au premier plan, deux chamans masqués, qui formeront ultérieurement les couples, attirent l’attention : l’un, vêtu en femme, incarne le rôle féminin, tandis que l’autre, doté d’attributs sexuels exagérés, représente le rôle masculin.

Tous deux cherchent à divertir le public en mimant de manière burlesque des scènes à caractère sexuel.

Un axe central organise la scène : l’axe vertical divise les participants en deux camps opposés appelés à s’affronter dans des épreuves de force, hommes contre hommes et femmes contre femmes, tandis que l’axe horizontal, qui le traverse, distingue les deux sexes.

Bibliographies

Lessons on happiness from the Inuit’s ancient way of life, Vincent Kavanagh

 URL: https://medium.com/

Emotions Have Many Faces: Inuit Lessons, Jean L. Briggs, Reflections on Anthropology in Canada Anthropologica, 2000, Vol. 42, No. 2,

 URL: https://www.jstor.org/

Eskimo Folk-Tales, Knud Rasmussen, The Project Gutenberg eBook of Eskimo Folk-Tales #28932

 URL: https://www.gutenberg.org

Dr. Rink in his Tales and Traditions of the Eskimo, Fridtjof Nansen, The Project Gutenberg eBook of Eskimo Folk-Tales #46972

 URL: https://www.gutenberg.org/

Tales and Traditions of the Eskimo, Dr Henry Rink, Edited by Dr Robert Brown, Digitized by the Internet Archive in 2017

Never in Anger: Portrait of an Eskimo Family, Jean L. Briggs, Harvard University Press, 1970

Eskimo Life, Fridtjof Nansen, The Project Gutenberg eBook of Eskimo Folk-Tales eBook #46972

Inuit family understandings of sexual health and relationships in Nunavut, Gwen K. Healey (2014)

The Central Eskimo, Franz Boas, The Project Gutenberg eBook, eBook #42084

URL: https://gutenberg.org/

The Shaman’s Share, or Inuit Sexual Communism in the Canadian Central Arctic — Bernard Saladin d’Anglure (article / Anthropologica).

URL: cas-sca.journals.uvic.ca

Partnership and Wife-Exchange Among the Eskimo and Aleut — (Rubel / ethnographic paper, 1961).

Functions and Limitations of Alaskan Eskimo Wife Trading — article (Lawrence Hennigh, Arctic / revue).

The Life of the Copper Eskimos, Diamond Jenness, (1922)

My Life with the Eskimo (1913) & The Friendly Arctic (1919/1921), Vilhjalmur Stefansson

Partnership and Wife-Exchange among the Eskimo and Aleut, Arthur J. Rubel

Functions and Limitations of Alaskan Eskimo Wife Trading

Inuit spouse-exchange, Lee Guemple (1961)

Spiritualité Autochtone